Pensées dystopiques d'un sysadmin

Par SwissTengu @SwissTengu @SwissTengu — 20.06.2014
Dystopie : Également appelée contre-utopie, il s'agit d'un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie. L'auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque. (Wikipedia1)

Ce récit se veut volontairement alarmiste et dénué du moindre espoir. Le but est de montrer jusqu'où peuvent aller des petites réformes sans importance, ou des achats de notre gouvernement. Les bases sont réelles, et le récit s'appuie dessus.
Je vous laisse le soin de trouver ce qui relève de l'imagination.

Le temps d'avant

Tout commença par la volonté de notre gouvernement de revisiter le droit d'auteur. Une envie poussée par les lobbies des ayant-droits bénéficiants des droits voisins, ainsi que par une Conseillère fédérale, elle-même musicienne, donc proche du "milieu".
Le but était simple : pousser les utilisateurs à acheter plutôt qu'à pirater. But louable, au final, puisqu'il aurait ainsi permis aux artistes de vivre et de produire plus de contenus, donc enrichir le catalogue accessible par les consommateurs, etc, etc.
Pour cela, le gouvernement proposa, entre autres, de ne pas punir les personnes qui téléchargeaient, mais de ne s'intéresser qu'à celles qui partagaient des œuvres soumises au droit d'auteur. Pour être plus précis, le gouvernement allait créer divers degrés pour définir les infractions, et s'intéresser principalement aux "infractions graves"… Jusque là, rien de réellement anormal : tout travail mérite salaire, n'est-ce pas ?

Chose intéressante, dont personne ne se formalisa, le même Département chargé d'effectuer la révision du droit d'auteur était aussi responsable des interceptions légales, à travers la police fédérale. Avec les technologies de communication qui évoluaient, il était obligé de mettre son matériel et ses infrastructures à jour, de manière à répondre à sa mission : permettre aux différents corps de police d'obtenir des preuves numériques contre les hackers en tous genres.
Rien de plus normal donc, la lutte contre le crime sur le Net était aussi importante que la lutte contre le crime "dans la vraie vie", n'est-ce pas ?

Au niveau du droit d'auteur, le gouvernement s'arrangea pour obtenir des statistiques nationales d'utilisation de la bande passante. Des données "anonymisées", à savoir qu'il ne recevait que des numéros d'identification de client associés à leur consommation tant en téléchargement qu'en partage. Il était notoirement connu qu'une personne qui téléchargeait beaucoup avait tendance à partager tout autant — les pirates étaient friands de logiciels pair-à-pair, après tout.
En se basant sur les données de quelques mois, le gouvernement fut en mesure de créer des moyennes lui permettant de filtrer pour trouver les gros consommateurs de bande passante. Ces moyennes étaient évolutives en fonction de l'utilisation réelle des clients des fournisseurs d'accès. Les pirates étaient malins, ils réduisaient leur consommation, passaient par différentes connexions etc. Il ne fallait pas les laisser passer.

Côté interception légale, le département acheta  différents produits étrangers : la Suisse ne possédait, selon nos dirigeants, aucune entreprise pouvant fournir les services et capacités demandés. Le produit choisi était israélo-américain, ces derniers avaient alors l'habitude des écoutes. Le produit était réputé pour son efficacité, la Suisse avait déjà travaillé avec ce fournisseur par le passé, ce dernier connaissait donc les besoins.
Le fait que cette société fut impliquée dans un scandale d'écoute massive au niveau mondial ne refroidit pas notre gouvernement, de même que les soupçons quant à l'implication de services secrets de nations étrangères dans cette entreprise.
Après tout, cette dernière fournissait toutes les garanties concernant la confidentialité et la sécurité des produits. On pouvait leur faire confiance.
Les produits allaient permettre de suivre à la trace les communications des suspects, à leur insu; ils allaient permettre de décoder, à la volée, certains contenus, même s'ils étaient servis par SSL, puisqu'il permettait de faire un "man-in-the-middle2" SSL.

Coïncidence intéressante, tant la réforme du droit d'auteur que la mise en action des produits de surveillance étaient prévues pour fin 20XX… Comme le calendrier était bien fait, le Département pu ainsi mettre à contribution ses nouveaux jouets fraîchement installés : le moindre client dont la connexion montrait un volume décrété comme "anormal" se vit mis sous surveillance.
Et ce, qu'il fasse du partage ou non — si ça se trouvait, c'était peut-être un terroriste en puissance. Ne disait-on pas "qui vole un œuf vole un bœuf" ? Si on pouvait assurer la sécurité de la Nation, après tout, pourquoi s'en priver ? Le peuple comprenait, n'est-ce pas ? C'était pour sa sécurité, le bien collectif.

De manière à pouvoir obtenir les preuves suffisantes pour envoyer un message d'avertissement puis, en cas de récidive, dénoncer le contrevenant, le gouvernement sélectionnait les connexions suspectes, et contactait le fournisseur d'accès pour que ce dernier mette en place les 2-3 choses nécessaires pour que les enquêteurs puissent  récolter les informations voulues. Et ce, bien entendu, totalement à  l'insu de l'utilisateur, après tout c'était un suspect, il convenait  donc de le prendre la main dans le sac.

De fil en aiguille, une majorité de personnes fut mise sur écoute. Les motifs, divers et variés, allait de la suspicion de partage d'œuvres soumises au droit d'auteur à la pédo-pornographie, en passant par une suspicion de terrorisme saupoudrée d'un zeste de zoophilie et d'une pincée d'extrémisme radical.
  • Vous aviez décidé de profiter de votre bande passante pour héberger une série de torrents distribuant des logiciels opensources3 ? Hop, sous surveillance. Vilain pirate !
  • Vous faisiez tourner une application d'audit de sécurité pour contrôler vos serveurs depuis chez vous ? Hop, sous surveillance. Vilain hacker !
  • Vous aviez décidé de faire profiter de votre bande passante aux utilisateurs de Tor4 ? Hop, sous surveillance. Vilain pédophile !
  • Vous aviez choisi un sujet sur l'islamisme radical comme travail de maturité et deviez donc visiter des sites mis sur liste noire ? Hop, sous surveillance. Vilain terroriste !

Mais bon, comme on était des bons petits Suisses dociles, nous ne faisions rien pour empêcher cela. La modification de la loi sur la surveillance, pourtant décriée par pas mal de personnes, passa comme une lettre à la poste. Elle permit d'employer des logiciels de type chevaux de Troy et autres joyeusetés dignes de la mafia.
Sauf que c'était pour notre bien, pour nous protéger, alors nous avons accepté.

Les ayant-droits ont eu, finalement, un accès direct aux données récoltées et aux infrastructures de collecte — il s'agissait aussi de faire des économies. Ouvrir une enquête pour chaque connexion était cher, sans parler de toute la paperasse à faire pour transmettre les informations des contrevenants. C'était plus simple si les ayant-droits pouvaient se mettre directement en contact avec les fournisseurs d'accès, et pouvaient diriger les sondes où bon leur semblait.

On mit aussi en place des caméras un peu partout, d'abord dans les centres urbains, les lieux de passage, les garages souterrains. Puis sur des routes moins fréquentées (il fallait s'assurer qu'aucun délit ne soit commis). Les frontières n'y coupèrent pas : il fallait bien empêcher tous ces clandestins, créateurs de troubles, voleurs d'emploi et responsables de tant de maux.
La Suisse prit part aux différentes actions communes de l'Europe pour assurer la sécurité sur le plan continental. Les données étaient partagées, la Suisse envoyant les données de ses citoyens, et recevant celles des pays voisins. Chaque état savait donc, en temps réel, où se trouvaient ses citoyens. Cela offrait beaucoup d'avantages, entre autres la possibilité d'assurer des missions de sauvetage, ou de retrouver des personnes disparues, etc.

Au cours des ans, le système s'améliora, se perfectionna. Les 10 millions de Suisses et Suissesses furent tous mis sur écoute, 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Plus ou moins à leur insu, les journalistes n'en parlaient pas trop, eux-même sous étroite surveillance pour éviter que le peuple ne panique, ou ne décide soudain de se soulever contre cette surveillance inutile autant qu'intrusive.
Les gouvernements se succédèrent et se ressemblèrent, chacun ajoutant sa pierre à l'outil de surveillance globale :
  • ici un centre de données,
  • là un contrat pour une nouvelle technologie capable de casser le chiffrement PGP5 et S/MIME6 à la volée,
  • là-bas encore la constitution d'une équipe de hackers payés pour cracker les ordinateurs des particuliers,
  • ou encore cette équipe d'ingénieurs pouvant installer des malwares sur n'importe quel modem (dont la vente était strictement réglementée et suivie).

Et on mit en place la nouvelle carte unique, électronique, pour les transports nationaux, de même que la vignette électronique pour l'autoroute. Ou encore les « radars tronçons », autant de technologies permettant un suivi pas à pas des citoyens. Pour notre bien, hein : il s'agissait de nous simplifier la vie, et d'assurer notre sécurité.

Puis un extrémiste se fit nommer au pouvoir. Puis un autre… Et pour finir, ils furent majoritaires : des idées arrêtées, une volonté de régner seuls, ou du moins avec des personnes de même sensibilité. Des lois furent poussées, passées de force suite à des pressions sur les récalcitrants, pressions basées sur les éléments récoltés par les grandes oreilles nationales. Les lois ? Élection du parlement par les conseillers fédéraux; élection des nouveaux conseillers fédéraux par ceux qui sont actuellement en place. Le tour était joué, de toutes façons le peuple n'allait plus voter depuis bien longtemps : l'intérêt pour la politique ayant pour ainsi dire disparu, les votations n'étaient que des alibis pour faire passer des initiatives vaseuses et donner l'impression que le peuple avait son mot à dire sur la marche du pays.

Puis l'utilisation des oreilles changea. Petit à petit. On commença à voir des opposants disparaître ou se taire. Voire se terrer. On se posa bien quelques questions, au début. Mais on était suisse : le gouvernement ne voulait que notre bien, il l'a toujours voulu. Pourquoi cela changerait ? Certes, les sept Conseillers en place étaient un peu allumés, mais bon, le parlement était là pour les tenir. Non ?

Cela continua. Jusqu'à aujourd'hui. Maintenant, le fait même de se rappeler du temps d'avant, où la surveillance généralisée n'était qu'une vague idée rangée au rayon "cauchemars de geeks", peut être puni par la loi. Le fait de penser, même seul chez soi, que la surveillance est néfaste, est puni. On nous a bardé de gadgets, des lunettes qui filment tout ce que nous voyons, des capteurs de pression sanguine, d'humidité, de température… Même nos ondes cérébrales sont analysées en temps réel !

Se rappeler du temps d'avant. Avant que nous ne laissions se mettre en place ce système, brique après brique, jour après jour. Quand nous avions, candidement, traité de fous celles et ceux qui nous disaient "ça va mal finir". Que ne donnerions-nous pas à présent pour retourner "là-bas" et les soutenir, faire en sorte que le plus de monde possible les écoute, les entende et les comprenne.

Il est trop tard maintenant. Nous sommes des petits Suisses, dans des petites boîtes, avec nos gadgets, nos cartes à puce, nos données biométriques marchandées à notre insu, pistés, tracés, étudiés sous toutes les coutures, tout le temps. Nous sommes les héritiers d'un pays alors libre, démocratique. Héritiers spoliés par des années d'entourloupes, de petits pas dans une direction bien sombre, au nez et à la barbe de la majorité du peuple.

Qu'avons-nous fait ?! Ou, plutôt, que n'avons-nous PAS fait ?!

Brave peuple suisse, si obéissant, si tranquille. Même un mouton qu'on mènerait à l’abattoir se débattrait plus…


Et si…

Et si tout cela n'était pas juste le fruit de l'imagination d'un doux dingue ? Après tout, la révision du droit d'auteur est bien sur les rails7, prévue pour fin 2015. La Conseillère fédérale du Département impliqué, Simonetta Somaruga, est bien pianiste8.

L'achat d'un système d'écoute a été ordonné9, sa mise en production est prévue pour fin 2015. Il s'agit bien du même département fédérail, à savoir le DFJP.
La société "partenaire" a bien été mouillée dans les écoutes massives de la NSA10, et il y a bien des suspicions de liens avec le Mossad et la NSA11.

En outre, le DFJP est en phase de faire accepter son budget pour financer son évolution12. On note aussi une augmentation pour 2013 des mises sur écoute13. Des accords sont en train d'être passés entre les Douanes et la Police pour une meilleure coopération au niveau des frontières, permettant ainsi un meilleur suivi14.

La Suisse a ouvert une consultation pour participer à EUROSUR15, système européen de surveillance des frontières.
Potentiellement, la loi sur la transparence de l'état pourrait être remise en cause16, rendant le fonctionnement du gouvernement à nouveau opaque pour les citoyens.

La LSCPT est en cours de révision en ce moment même17, autorisant l'utilisation de troyens et autres logiciels intrusifs.
Et quand on sait que l'OFIT possède une CA intégrée dans la plupart des systèmes18, on a de quoi se faire du souci… Un MitM sera transparent, à moins de posséder une extension dans son navigateur19.

L'abonnement général des CFF pourrait bien être remplacé par une carte à puce20, tout comme la vignette autoroutière pourrait évoluer vers une forme électronique21.

Les «radars tronçons» sont déjà présents22.
La participation aux votations n'est de loin pas une chose dont on peut s'enorgueillir23, pour dire qu'on est en démocratie…

Tout est en place. Il suffit juste d'une pichenette pour faire basculer le système dans son ensemble d'un côté ou de l'autre de la frontière entre un état démocratique ouvert et un état totalitaire. Il est plus que temps de réagir, reprendre les choses en main. Certains commencent déjà, comme par exemple Balthasar Glättli24 qui a fait passer une motion pour que la Neutralité du Net soit inscrite dans la loi suisse sur les télécommunications.
Le même parlementaire a aussi posé quelques questions qui risquent de fâcher le DFJP : http://www.parlament.ch/f/suche/pages/geschaefte.aspx?gesch_id=20145063
La lutte s'organise. Mais c'est lent. Bien trop lent face à la vitesse d'évolution des technologies.

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Commentaires (2)

par gael — 18.06.2014, 13:18 — PermaLink
Le changement se fera lentement, ça passera comme un suppositoire avec deux litres de vaseline. La majorité du peuple qui considère que "j'y comprends rien à l'informatique et de toute manière c'est d'la merde" ne se rendra compte de ceci que lorsqu'il sera hélas trop tard.
par SwissTengu — 04.09.2014, 07:44 — PermaLink
Il semblerait que le lien 12 soit invalidé depuis peu. Celui-ci semble le remplacer :
http://www.ejpd.admin.ch/ejpd/...
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