Fausse bonne idée: un identifiant unique pour le Big Data

Par pdehaye @podehaye @podehaye — 22.06.2016
La nouvelle régulation européenne sur la protection des données prendra effet en mai 2018. On peut s'attendre à ce que la loi suisse correspondante, la Loi fédérale de 19921, soit aussi mise à jour et suive une trajectoire semblable.

Cette nouvelle régulation européenne renforce des droits existants et en introduit de nouveaux. Par exemple, elle permettra à tout un chacun d'accéder à ces données  (droit renforcé) dans un format interopérable (droit nouveau). L'espoir est d'éviter des phénomènes de "lock-in" et de permettre au consommateur de prendre ses données dans un service et de les amener ailleurs. L'effort est louable, et introduit énormément de complexité pour les entreprises. Comment celles-ci peuvent-elles s'assurer que l'individu demandant l'accès à ses données est bien celui ou celle qu'il dit être? Comment éviter des situations où un mari demanderait, en vue de l'épier, les données de navigation de sa femme basé sur une adresse MAC par exemple? La situation actuelle requiert d'associer à toute demande des papiers d'identité, et prévoit l'illégalité de la demande au nom de quelqu'un d'autre, mais les sociétés sont quand même frileuses: d'abord ces données sont souvent leur véritable fonds de commerce, ensuite toute communication par erreur de données à la mauvaise personne les exposerait à de gros risques. 

C'est dans ce contexte qu'aura lieu à Bruxelles la semaine prochaine un workshop, intitulé Unique Identifier for Personal Data Usage Control in Big Data2. Le titre est clair: le but de ce workshop est de définir un standard pour un identifiant unique et global pour l'ensemble des contextes "Big Data". Le même identifiant vous servirait sur Facebook, la SNCF (partenaire) ou votre caisse de santé (AOK Krankenkasse est un autre partenaire). Sans aucun doute, cela simplifierait la vie des sociétés qui cherchent à respecter la loi, substituant à votre passeport papier votre passeport numérique, sous la forme d'un identifiant unique. 

Les détails disponibles sont encore assez limités, mais on peut vite voir dans le Concept3 que l'approche est en elle-même problématique. Un identifiant unique dans tous ces contextes différents (réseaux sociaux, transports, assurances) enlève une multitude de barrières techniques à des usages qui ne sont pas encore complètement régulés. Ce workshop propose de résoudre le problème technique du respect de la loi d'une manière simpliste, et d'ignorer cette foule de risques qu'un identifiant unique introduirait. En fait, la partie la plus cruciale du concept se retrouve reléguée comme note de bas de page:

The proposers argue therefore for the creation of an open forum composed of individuals, companies, lawyers, academics, journalists, and health practitioners, international, governmental and non-governmental organizations, to continue after the CEN Workshop ends. They would share their best practices and how these practices can evolve according to the different dimensions of their activities and the contexts. The objective of such forum (with a broader scope than a CEN Workshop) would thus be to combine the respect of fundamental human rights with the integration of the dynamism of situations and contexts, sharing dynamic go-ahead usages and fostering a positive momentum.


En gros: ne nous embêtez pas, laissez-nous faire du commerce d'abord, après on vous parque dans ce "forum" comme ça vous pourrez travailler sur les "bêtises" qu'on a faites. 

Quelles bêtises exactement? 
  • comme dit précédemment, un identifiant unique enlèverait les barrières techniques au partage de données entre sociétés, ce qui n'est pas forcément un désir de tous les consommateurs et est certainement un résultat distinct du simple respect de la loi;
  • un identifiant unique forcerait les consommateurs à perdre le peu de contrôle qu'ils ont sur leurs données (sécurité par obscurité et/ou compartimentalisation des profils);
  • cet identifiant unique pourrait être volé et mener encore plus facilement au vol d'identité;
  • cet identifiant ne vieillira pas correctement avec la personne: pour les jeunes enfants, le droits d'accès peut être exercé par les parents, mais bien avant l'âge de majorité ce droit échoit en fait à l'adolescent même, dont la personnalité doit aussi être protégée des parents. Les parents devraient donc connaître cet identifiant tôt dans la vie de l'enfant, et l'"oublier" plus tard;
  • cet identifiant ne résout pas les problèmes associés à l'exercice du droit d'accès lorsqu'une société n'a pas d'informations très "riches" sur un individu (par exemple, des sociétés de pub en ligne, pour lesquelles le droit d'accès s'exercerait via le contenu d'un cookie). En fait il encourage les sociétés à collecter plus de données, ce qui mène à plus de problèmes;
  • pour accéder au contenu détenu par une société, cet identifiant demanderait de communiquer un passepartout pour la vie digitale de l'individu, valable sur un ensemble de sites/sociétés.

(beaucoup de ces critiques sont semblables à celle émises par le préposé fédéral à la protection des données sur l'utilisation du numéro AVS dans les services fiscaux4)

A en juger par l'agenda, ce workshop aura très peu de représentants de la société civile présents. J'espère y participer à distance, et formuler un maximum de ces critiques tôt dans le processus de standardisation. 

Paul-Olivier Dehaye
PS: L'auteur est aussi le fondateur de PersonalData.IO5, un service dédié à l'exercice facile de son droit d'accès aux données personnelles, sans en compromettre la sécurité.